Ce qu’il prêche doit être entendu, mais aussi vécu et vu. Le bienheureux Jean-Joseph Lataste connaît Dieu et annonce son salut, cette bonne nouvelle doit s’incarner. La restauration totale et absolue des personnes sous le regard de Dieu se manifestera au monde par le témoignage quotidien d’une communauté de femmes vivant ensemble de la miséricorde. Une vie de famille simple et joyeuse, comme dans la maison de Marthe, Lazare et Marie à Béthanie. Il devient l’instrument concret de la miséricorde de Dieu pour ces femmes. Dieu veut cela pour elles, alors il le réalisera, mais ce projet restera toujours l’œuvre de Dieu.
Le père Lataste s’inspire de la scène de la crucifixion du Christ, où Jésus est crucifié comme un bandit, entouré de deux bandits, confondu avec les vauriens. Autour du Sauveur en train de mourir, au pied de la croix, on voit quelques femmes et un homme. D’un côté : Marie, la Vierge pure, et de l’autre : Madeleine, l’ancienne prostituée ; d’un côté : Jean l’ami chaste, l’aimé, et de l’autre : le larron, un bandit qui veut encore ravir le salut et bénéficier du paradis. Là sont réunis dans une même communion de détresse et d’amour, la Vierge mère et la femme légère, l’ami fidèle et le brigand sauvé. Il n’y a aucune différence entre eux, chacun bénéficie de l’œuvre du Salut. Tous ont le cœur pur et sont situés dans leur innocence. Il ne s’agit plus de ce qu’ils ont fait, il n’est pas question de morale ou de loi ou de règle, mais tout simplement de la vérité de leur cœur, ouvert à un autre.
Isaïe 65, 17-19
« Si donc quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. »
2 Corinthiens 5, 17
« Le monde entier est devant toi comme un rien sur la balance, comme la goutte de rosée matinale qui descend sur la terre. Pourtant, tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout. Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu’ils se convertissent. Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n’as de répulsion envers aucune de tes œuvres ; si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l’aurais pas créé. Comment aurait-il subsisté, si tu ne l’avais pas voulu ? Comment serait-il resté vivant, si tu ne l’avais pas appelé ? »
Sagesse 11, 22-25
Le secret et la discrétion
Dans l’évangile, Jésus ne pose jamais de questions à ceux qui viennent à lui. Il n’y a pas d’enquête, pas de curriculum vitae… Pour Béthanie, le père Lataste désire que le passé ne soit jamais évoqué, parce qu’il n’existe plus, mais aussi pour ne pas humilier les personnes ni leur faire revivre de mauvais souvenirs. La discrétion à Béthanie prend source dans la grâce de Dieu et se veut signe de l’amour fraternel, les sœurs comme chaque visiteur en bénéficient.
Lettre 119 du 23 octobre 1866 à M. Henri-Dominique.
Celles qui soutiennent et relèvent les autres aujourd’hui, seront à leur tour soutenues et relevées demain.
2 Corinthiens 5, 21

La fusion
En premier, Dieu a désiré se confondre avec l’homme par son incarnation. Plus encore, il a voulu être confondu avec les pécheurs, c’est le geste de Jésus quand au début de son ministère, il vient voir Jean pour être baptisé, alors qu’il n’a nul besoin du baptême de conversion ou de pardon. Cette « confusion » est pleinement réalisée à la croix, où Jésus est crucifié comme un bandit, comme les malfaiteurs qui l’entourent. À Béthanie, les femmes « sans tache » sont confondues avec les anciennes prisonnières ou prostituées et réciproquement.
Les Réhabilitées, 1866.

L’eucharistie et l’adoration
Le bienheureux Jean-Joseph Lataste pratique assidûment l’adoration eucharistique, il la propose aux détenues de Cadillac et il l’institue pour la nouvelle communauté de Béthanie. Il clôt ses deux retraites à Cadillac par une prédication sur l’eucharistie.

Sermon 390.
La présence eucharistique donne accès à Dieu ici et maintenant, c’est déjà le ciel sur la terre. Cette adoration est voulue à Béthanie comme une contemplation efficiente au cours de laquelle s’opère la restauration des personnes : la parfaite réhabilitation.
Il s’agit bien pour le père Lataste de présence réelle : deux présences réelles en vis à vis, pour une amitié authentique, deux chairs également vénérées dans un échange d’honneur et de bénédiction.
« On vous oublie… Jésus pense à vous… On vous dédaigne, on vous repousse et Jésus vous appelle ; on vous châtie et Jésus au contraire vous tend ses bras et vous bénit. » Sermon 96, du 18 septembre 1864.
Le Saint Sacrement est exposé, mais la personne devant lui est tout autant exposée. La personne entière est là présente, offerte devant Dieu, lui même entier et offert.
La sœur est ici exposée à la miséricorde, elle peut recevoir l’amour qui jour après jour va panser ses blessures. C’est le lieu où Dieu a accès au cœur, où il peut le convaincre d’innocence et le persuader de dignité, lui prouver sa valeur. Le Salut du Saint Sacrement devient le salut de l’homme mis hors du mal, hors de son mal comme hors de celui qu’on pourrait lui faire. Le père Lataste situe la guérison du passé dans cette « visitation », une conversation — entre amis — de confidences et de consolation réciproques. « Vous êtes en elles et elles sont en vous. » Sermon 96, du 18 septembre 1864.
La réhabilitation
Dès qu’il quitte la prison de Cadillac, le bienheureux Jean-Joseph Lataste se préoccupe du sort de ces femmes et en particulier de celles qui en sortiraient libres. Or, marquées définitivement par leur passage dans une prison, elles n’ont aucun moyen de revenir dans leur village ou même dans leur famille, elles ne trouvent aucun travail… Alors certaines récidivent pour revenir en prison et avoir un toit, les autres sont contraintes à la prostitution pour survivre. En 1866, il publie une brochure intitulée : « Les réhabilitées », dans laquelle il interpelle la société civile sur ses responsabilités quand au devenir des femmes qui sortent de prison. Dans cette plaquette, il décrit le projet de fondation de la congrégation de Béthanie, où la réhabilitation devrait être parfaite.
La miséricorde est bien un engagement voulu, choisi, délibéré envers les hommes, pour leur vie. À̀ la suite du Christ, le père Lataste a annoncé et vécu de cette miséricorde, il l’a partagée.
Les unes et les autres tombent et se relèvent les unes les autres, souvent sans même le savoir.

« On pourrait croire que c’est parce que je n’ai pas péché que j’ai une confiance si grande dans le bon Dieu. Dites bien, ma Mère, que, si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance; je sens que toute cette multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent. Vous raconterez ensuite l’histoire de la pécheresse convertie qui est morte d’amour : les âmes comprendront tout de suite, car c’est un exemple si frappant de ce que je voudrais dire, mais ces choses ne peuvent s’exprimer. »
Thérèse de Lisieux, Poésie « Au Sacré Cœur. »
« Ce n’est pas à la première place, mais à la dernière que je m’élance, au lieu de m’avancer avec le pharisien, je répète, remplie de confiance, l’humble prière du publicain, mais surtout j’imite la conduite de Madeleine, son étonnante ou plutôt son amoureuse audace qui charme le Cœur de Jésus, séduit le mien. Oui, je le sens, quand même j’aurai sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j’irai le cœur brisé de repentir me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien il chérit l’enfant prodigue qui revient à Lui. Ce n’est pas parce que le bon Dieu, dans sa prévenante Miséricorde a préservé mon âme du péché mortel que je m’élève à Lui par la confiance et l’amour. »
Thérèse de Lisieux, Derniers entretiens, 11 juillet n°6, manuscrit C.
Bhx Jean-Joseph Lataste
Jean 8, 10
1 Jean 3, 20
